- Les compagnies de routiers -

 

Au XIVe siècle, les mercenaires ou les routiers ne sont pas une nouveauté. En effet, les compagnies de mercenaires sont employées depuis le XIIe siècle par la noblesse ou le pouvoir royal. Ces mercenaires pouvaient se mobiliser rapidement contrairement à l’Ost royal et ceux toute l’année. Ils étaient souvent employés pour une spécialité d’armes comme les archers gallois, les arbalétriers génois et les piquiers flamands. Mais surtout, ils étaient efficaces de part leur équipement homogène et leur expérience de la guerre. Une fois la campagne terminée, ces troupes de mercenaires devaient se disperser ou trouver un contrat ailleurs.

Cependant, leur multiplication et leur augmentation en effectifs au cours de la Guerre de Cent Ans commence à devenir incontrôlable et donc dangereuse, au point que la monarchie française tente de limiter leurs actions et même si les rois de France les employaient largement contre les troupes anglaises, ce qui peut sembler paradoxal. Mais cela n’empêchait pas les compagnies de faire régner un climat d’insécurité sur les populations où elles siégeaient.


Qu'est-ce qu'une compagnie de routiers ?

 

Philippe Contamine explique que la définition du terme de compagnie pose problème. C’est une création volontaire entre différents groupes de mercenaires pour s’unir sous un même commandement. Lors de la formation des Compagnies après le traité de Brétigny en mai 1360, ce furent elles-mêmes qui se nommèrent ainsi. Ses membres se nomment entre eux compagnons et pour impressionner les populations et souligner leur importance numérique, elles se font appeler « la grande compagnie ». Ils peuvent aussi se donner un nom propre comme par exemple la Compagnie Blanche de John Hawkwood. De plus, pour qu'il y ait Compagnie, la simple pratique du pillage ne suffit pas car nul combattant, régulier ou non, ne s'en privait; il faut encore que les ressources essentielles de ses membres proviennent du pillage ou de rançons et que celui-ci devienne un but en soi. Leur action n’est autre qu’un vaste brigandage.

Le phénomène des grandes compagnies de routiers se développe surtout après la signature du traité de Brétigny. Ce traité licencie les troupes de mercenaires mais il stipule aussi que les gens d’armes doivent rendre les châteaux, les villes et les forteresses qu’ils avaient pris... ce que nombre de capitaines ne pouvaient accepter. Beaucoup de capitaines mercenaires comprennent alors que la paix ne leur apporte aucun avantage alors que la guerre peut amener gloire, renommée et surtout du butin. Donc à l’issue de ce traité, de nombreux combattants préfèrent continuer la guerre à leur propre compte que de rentrer chez eux.

La composition d'une compagnie de routiers

 

Le moyen le plus simple pour connaître la composition d’une compagnie de mercenaires est l’étude de sources multiples : les registres pontificaux, les lettres de rémission, les sources judiciaires mais aussi les registres de montres et de revues de gens de guerre.

A la tête d’une compagnie se trouve un capitaine. Celui-ci est à la fois un chef de guerre, un entrepreneur qui vend ces services et enfin un administrateur logistique. Concernant leur origine géographique, une bonne moitié d'entre eux était originaire de la langue d'oc et, parmi les autres, outre quelques Allemands, ce sont les Anglais et les Bretons qui dominent. Ce sont ces mêmes régions qui fourniront  pour les siècles à venir l’essentiel des troupes de mercenaires. Le plus souvent, ces mêmes capitaines sont issus de la petite noblesse cherchant ainsi à se faire un nom. C’est-à-dire que les compagnies ne s’opposaient pas à la hiérarchie traditionnelle, à l’ordre social établi. Mais bien sûr, il existe des exceptions, parfois certains capitaines ne sont pas issus de la noblesse comme le capitaine de la Compagnie Blanche cité précédemment.

Les gens de guerre sous leurs ordres sont quand à eux issus de milieux sociaux plus médiocres  et plus mêlés. Mais leur équipement et leur organisation ne présentent aucune originalité. Souvent, ils achetaient leur équipement auprès des marchands de villes occupées ou sur leur passage. Ils peuvent regrouper des hommes d’armes, des archers, des écuyers (des chevaliers aguerris mais non adoubés) mais aussi bien-sûr des non-combattants assurant la logistique et le soutien des combattants.

Certaines archives communales ont conservé des documents relatant l’organisation des compagnies lorsqu’ils tiennent une ville ou un château.

Les capitaines ont sous leurs ordres un ou plusieurs lieutenants qui les secondent. Dès qu’une ville ou un château est pris, les capitaines établissent une garnison parfois appelée « établie ». Au sein de cette garnison est nommé un connétable chargé de l’entretien des chevaux et du ravitaillement.

Est également nommé un clerc, un lettré non un ecclésiastique, chargé de la comptabilité ainsi que la rédaction des actes administratifs. Il est aussi chargé de conserver et archiver ces documents en vue de futurs négociations à l’avantage de la compagnie. C’est donc un personnage important forcément instruit et choisi soigneusement.

Il existe aussi d’autres tâches liées à la sécurité du site. L’un d’eux est affecté à la répartition des rondes et aux rassemblements, il sert de héraut d’armes à l’extérieur pour le capitaine. Pour la correspondance entre les différentes factions d’une compagnie, un messager est nommé pour transmettre les ordres et les rapports. Enfin, un portier peut-être chargé de contrôler l’accès au château et d’assurer sa défense. Bien entendu, il est certain que toutes les compagnies n’agissaient pas de cette manière mais elle mérite d’être soulignée.

 

Le rôle des compagnies de routiers entre 1360 et 1370

Après quelques années où les compagnies purent exercer leurs méfaits presque sans contrainte, leur sort fut loin d’être enviable. En effet, les pouvoirs seigneuriaux et monarchiques se ressaisirent et frappèrent sans hésiter. A partir de 1364, les exécutions de « compagnons » s’élevèrent à plusieurs centaines. On peut relever les noms de certains chefs morts au combat et ceux faits prisonniers furent noyés, décapités ou écartelés pour leurs méfaits.

Mais ces mêmes pouvoirs utilisaient ces mêmes compagnies à leur propre compte pour leurs qualités militaires. En 1367, Charles V décide même de recruter certaines compagnies revenues de Castille pour les contrôler et les contenir. Il expliqua que ceux qui accepteraient, seraient relevés des sentences d'excommunication fulminées contre eux par le Pape. En échange, ils devaient jurer fidélité servir loyalement contre tout ennemi, même s’il s’agit de compagnons d’armes. L’objectif était par là de briser cette solidarité des compagnies qui était un élément décisif de leur puissance. De plus, Charles V prend à son service non pas seulement les combattants individuels, mais leurs chefs, chaque route conservant sa cohésion. Le tarif des gages est identique à celui offert aux soldats ordinaires du roi de France, et ne s'écarte guère du tarif en usage chez les soldats du roi d'Angleterre. En revanche, alors qu'habituellement, le roi de France retenait ses hommes pour un seul mois, au bout duquel il pouvait, à son gré, soit les garder, soit les casser, ici la durée minimale du service est fixée à trois mois, chaque versement étant remis globalement au responsable,  qui se charge ensuite de la redistribution. C’est ainsi que plusieurs seigneurs français ou anglais se retrouvaient avec des compagnies à leur service pour lutter contre l’ennemi.

Comparaison entre les Compagnies et les Écorcheurs

La comparaison entre les Compagnies de 1360-1370 et les Écorcheurs qui parcoururent la France du Nord, du Centre et de l'Est entre 1435 et 1445 laisse apparaître un certain nombre de points communs. Dans les deux cas, c’est le rétablissement de la paix qui est à l’origine de ce phénomène avec Brétigny en 1360 et Arras en 1435. Coïncidence, les Écorcheurs et les Compagnies se manifestèrent d’abord en Champagne pour ensuite se répandre dans des directions variées. On observe les mêmes origines géographiques, les mêmes origines sociales des gens de guerre, les mêmes tentatives de la part des gouvernants pour leur faire quitter le royaume en les mettant au service de leurs ambitions politiques et ces deux groupes comptent aussi une forte présence de non-combattants.

Mais il existe tout de même des différences dont voici les principales d’entre elles. Les Écorcheurs ne furent pas rejetés hors de la loi civile et religieuse : aucune croisade ne fut prêchée contre eux et aucune excommunication pontificale ne vint les frapper. Ils furent loin de bafouer les autorités établies au même degré que les Compagnies du XIVe siècle. La raison est que les Écorcheurs étaient beaucoup plus proches de l'armée de Charles VII que les Compagnies ne le furent des armées de Charles V ou d’Édouard III. Avant 1435, plusieurs de leurs chefs étaient déjà les capitaines attitrés de Charles VII; nombre d'entre eux réussirent, après 1445, à réintégrer honorablement les cadres officiels de la monarchie et aucune répression systématique ne s'exerça à leur encontre. Au total, la crise des Compagnies fut beaucoup plus grave, plus profonde; mais en même temps, Charles V comme Édouard III surent préserver de leur intrusion massive leurs forces militaires régulières, garder leur distance vis-à-vis d'éléments tantôt proscrits, tantôt tout juste tolérés. Inversement, la place déterminante que les Écorcheurs occupèrent, du côté française, lors des dernières campagnes de la guerre de Cent ans montre un effondrement des structures aristocratiques qui, pour un temps, ne purent ou ne surent conserver leur rôle traditionnel dans l'encadrement des armées royales.